FULGURANCES D’APRÈS SILENCE
20 Septembre 2018
« Le seul véritable échec, c’est de ne pas essayer. » On se souvient peut-être de cette séduisante formule dans la bouche de Sonny, le jeune manager du Marigold hotel à Jaïpur, essayant de convaincre sa mère de lui donner une autre chance, dans le film The Best Exotic Marigold Hotel.
L’enseignant de hatha yoga abonde en ce sens car il se doit de dire souvent aux sadhakas que « ne pas réussir (un asana) n’est pas un problème, mais que ne pas essayer est une erreur » . Tout comme le permaculteur qui fait son possible pour sauver sa terre nourricière, se disant que si le combat est sans doute perdu à l'échelle de la planète, ne pas au moins essayer à son échelle signifierait que le combat serait alors sûrement perdu.
Pourtant, le voyageur que je suis se rappelle avoir tiré un jour un grand parti d’une décision contraire à ce principe volontariste grossièrement esquissé dans ces trois exemples. Je m’explique. En 1983 en Inde, je pris un jour une étrange décision. C’était à Uttarkashi dans l’Himalaya, où je méditais au bord du Gange (il s’appelait là Bhagirathi) depuis un mois. J’allais bientôt redescendre dans les plaines et je me dis alors que ce serait bien quand même d’aller voir les sources du plus sacré des fleuves, si proches de là au fond à l’échelle de la planète. Mais il n’y avait qu’un seul bus par jour, venant de de Tehri et de Dharasu, et le jour où je voulus le prendre il était déjà plein avant d’arriver en ville. Dépité, je rentrai donc à l’ashram de Yoga Niketan où je vivais, décidé à tenter ma chance à nouveau le lendemain. Mais sur le chemin du retour, il me vint une idée : Et si je changeais d’avis, et si je me passais de cette excursion et restais dans cet ashram où je me sentais si bien ? Et si j’apprenais à me faire une raison, à me contenter de ce qui est, plutôt que de céder à mon désir ? Ce serait d’autant plus « marquant » que ces sources étaient magnifiques (Gaumukh, au-dessus de Gangotri est un lieu où souffle l’esprit), que je n’en étais pas très loin et que si je n’y allais pas cette fois-ci, cela signifiait que je n’y irais sûrement jamais. Arrivé à l’ashram, ma décision était prise : Cette tentative ne serait pas suivie d’une autre, je n’irais pas au bout de mon désir. Je méditerais sur ce que ce dernier veut dire, comment il nous manipule, ce qu’il fait de nous. La Bhagavad Gita, étudiée depuis des siècles par les mahatmas à Uttarkashi et plus haut, ne disait-elle pas comme pour me montrer la voie à suivre que "Celui qui voit l’action dans l’inaction et l’inaction dans l’action est le sage parmi les autres, le yogi et il a accompli son travail." (Sutra 4,18) ?
Au final, je retirai de ce renoncement un immense bénéfice dont les effets ne se sont jamais perdus. (Mais c’est là une autre histoire.)
D’un côté donc, « l’échec, c’est de ne pas essayer », de l’autre « la victoire, c’est de renoncer ». Loin de moi l’idée de dire qui a raison et qui a tort en pratique. Sans doute cela dépend-il pour une part importante des circonstances, des initiatives et des gens. Du moins, c’est ce que beaucoup diront.
Mais il me semble que tout ceci suggère une autre chose, bien plus fondamentale (et c’est là où je veux en venir, n’ayant rien ici à démontrer au travers des exemples cités), à savoir que tout peut toujours être remis en question (pourtant, …), que rien n’est jamais absolument vrai. Nietzche avait peut-être bien eu raison de considérer qu’il n’y a pas de faits, mais seulement des interprétations (certes, encore* pour lui, certaines plus valables que d’autres), tout comme Henri Michaux, de prétendre que « même si c'est vrai, c'est faux » (H. Michaux, Face aux verrous, Gallimard, 1967, p. 59), et moi-même, last and least, d’hasarder que « tout serait vrai, même son contraire ». A l’image en somme de la belle formule dans la bouche de Sonny, si juste dans le contexte de cet hôtel du Rajasthan que la bonne volonté aurait pu sauver, mais que je peux aisément mettre en doute, contredire même, depuis Uttarkashi (et je l’ai fait bien des fois par la suite, où j’ai privilégié le retenue plutôt que l’action - et je n’eus jamais à m’en plaindre).
* : Il était en cela moins radical qu’une certaine Inde d’une haute volée intellectuelle dont Ramesh. S. Balsekar est un représentant, lui qui faisait remarquer, parlant de Nisargadatta Maharaj, que “Getting rid of conceptual thinking means enlightenment, […]”. (Ramesh. S. Balsekar, Pointers from Sri Nisargadatta Maharaj, Chetana Bombay, 1982, . p. 70).
P. S. : Dans le billet du 20 septembre 2017 il était question d'indicibilité.
Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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