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FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

étonnement

Philographe ou photosophe ? En revoyant l’interview réalisée par Antal Moreau pour la TV locale à l’occasion de mon exposition de photographies sur le langage des mains, je me rends compte que je n’y ai au fond pas parlé en tant que photographe mais, comment dire, en tant que philosophe (un amoureux de la sagesse, mais pas un sage - Pythagore, déjà, avait informé le  tyran de Sicyone* de ce distinguo), si tant est que l’on veuille enfin bien admettre que la philosophie n’est pas que grecque ou allemande [ici clin d’œil sans aménité à un philosophe nazi encore lu aujourd’hui et qui aurait peut-être été bien inspiré de se pencher sur la philosophie (oui ! cent fois oui, la philosophie**) de l’Inde, ne fût-ce que pour prendre connaissance du concept de non-violence (ahimsa) qui en est l’éclatant joyaux].

Bref, ce que je voulais dire, c’est qu’on ne se refait pas :

- Quand je laissais entendre que je n’étais qu’un flâneur flanqué d’un appareil photographique, adepte du zigzag, un dilettante insoucieux de produire et que, si l’on peut dire, c’était cela ma force, je pensais à Tchouang-Tseu*** (369 av J.-C. -286 av J.C.), plutôt qu’à l’un ou l’autre photographe humaniste du siècle dernier, même si certains d’entre eux (femmes et hommes) sont chers à mes yeux.

- Et quand j’émettais l’idée qu’on atteint sans doute de meilleurs résultats en pratiquant le détachement, je n’avais aucun chef-d’œuvre photographique à l’esprit mais plutôt des auteurs comme Wei Wu Wei (""Unmotivated non‑volitional functioning" as a continuous manner of "being lived" is a result of awakening rather than a "method" or "practice" to that end. It is also the Way itself, the way of living in the sense of Tao.") et D. T. Suzuki qui dans des pages magistrales consacrées au bouddhisme zen rinzaï (dans The zen Doctrine of No Mind, Rider and company, London, 1970, aux pages 72 & 73) rapporte et commente ce dialogue entre Ling-Chiao et Hui-neng :

‑"Buddhahood is attained when there is no mind which is used for the task. (Note: So long as there are conscious strivings to accomplish a task, the very consciousness works against it, and no task is accomplished. It is only when all the traces of this consciousness are wiped out that Buddhahood is attained.)"

‑"By no‑mind the task is accomplished by itself. Buddha, too, has no mind. (Note: The idea is that when every effort is put forward to achieve some task, and you are finally exhausted and have come to an end of your energy, you give yourself up so far as your consciousness is concerned. In fact, however, your unconscious mind is still intensely bent on the work, and before you realize it you find the work accomplished. "Man's extremity is God's opportunity." This is really what is meant by "to accomplish the task by no‑mind"....)"

Dans cette interview donc, j’évoquais l’état propice à la réussite de la chasse photographique****. Un état paisible, comme ce que souhaite sans cesse notre mental*****, un état de grande concentration naturelle (rien de forcé ici, ce qui serait contre-productif, si, incurable, on veut parler en termes d’efficacité) que les raja yogis appellent dharana et qui est la porte d’entrée (ainsi qu’une caractéristique du samadhi qu’il faut voir comme un mélange (samyama) de concentration naturelle, de méditation et de ... samadhi, cet état particulier, extatique mais surtout Absolument indéfinissable).

Mais on peut aller plus loin. Cet état fait partie de ceux où le mental se met en veilleuse ( le no mind de D. T. Suzuki), hostiles à l’intervention du vouloir, comme les nomme Romain Graziani dans L'Usage du vide (Gallimard, 2019). Ils sont passionnants à étudier et bien entendu encore plus à vivre. Ils entrent tous dans une catégorie d’étude où l’on va retrouver ces états optimaux où l’on est dans le flux (voir Mihály Csíkszentmihályi), mais plus fort encore, l’illumination, l’éveil (voir mon article sur le blog éveil (2)  http ://fautedemieux.over-blog.com/2024/03/eveil-2.html), le kensho, le satori et le déjà évoqué samadhi (du plus simple au sahaja nirvikalpa (voyez Ramana Maharshi).

Et puis il y a ceux qui ne sont pas loin du sujet quand ils disent que l’inutilité est utile (comme Nuccio Ordine dans son manifeste publié par Les Belles Lettres en 2016) et sont donc intéressants - c’est déjà quelque chose - mais ils tâtonnent. Pragmatiques comme tous les Occidentaux, ils n’osent pas encore voir que l’inutilité ne doit pas servir à quoi que ce soit pour être parfaite (Shunryu Suzuki disait dans Zen mind, beginner’s mind que  "Our effort in our practice should be directed from achievement to non‑achievement."). Ils voient le sucre mais n’y ont pas goûté encore (pour reprendre une image indienne). Seraient-ils incurables comme, selon Nagarjuna, ceux qui ont un point de vue sur la vacuité ?

Mais cela n’est pas bien grave, le plus délétère c’est l’imposture religieuse. Déjà certains gourous (comme Gurdjieff par exemple) vous disent que sans eux vous ne pouvez pas passer de l’autre côté de la porte, que vous avez besoin d’eux parce qu’eux, ils y ont déjà été. Bien sûr, c’est une prétention déplorable. Ils ne vous diront pas que la porte est ouverte, peut-être parce qu’au fond ils ne l’ont jamais franchie. Car si c’était le cas, ils n’auraient jamais, au grand jamais, le cœur de vous empêcher de les y rejoindre, mus qu’ils seraient par une bienveillance et une compassion sans limite. S’ils le font c’est pour pouvoir vivre à vos dépends dans le même monde que vous.

Voilà pour eux. Leur compte est réglé. Maintenant, les religions dualistes. Elles aussi vous disent que sans elles la tâche est insurmontable. Elles vous demandent de chercher la clé en précisant qu’elle est en dehors de la pièce (là où est « Dieu », si loin de vous, pauvre pécheur !). Donc vous ne chercherez jamais la clé dans la pièce et donc vous ne la trouverez jamais (au même titre que vous n’attraperez jamais votre ombre où que le daim musqué ne trouvera jamais hors de lui la source de son odeur (une autre métaphore indienne)), cette clé, qui enlèverait leur pouvoir sur vous. L’imposture est totale.

Tout cela pour dire qu’en photographie, comme dans tous les domaines de votre vie, mieux vaut peut-être ne suivre personne. Je suggérerais à chacun de trouver son style, d’être soi-même, de ne se prosterner que devant l’inutile (et encore...) , de ne rien recherchez. Peut-être devrait-il vous être odieux (comme ce fut le cas pour Nietzsche, excusez du peu) de suivre autant que de guider.

Pour que les philosophes vous soient utiles, n’écoutez pas les ratiocineurs péremptoires qui vous enseignent ce qu’eux-mêmes pensent illusoirement avoir compris de leurs lectures endoctrinantes.  Pour que les philosophes vous soient utiles, allez les lire sur place, Montaigne dans sa tour entre Périgord et Bordelais (waw !), Kant à Kaliningrad (Königsberg en son temps), Leopardi à Recanati, Aurobindo Ghosh à Pondy, Ramana Marharshi en faisant silence dans la chambre de Madurai où il se vit mort et se comprit autre que son corps, ou en descendant dans la cave du temple de Tiruvanamalaï où il avait croupi tout un temps, insouciamment couvert d’araignées et des scorpions, ou encore en faisant le tour d’Arunachala, la plus vieille montagne du monde dont il ne s’éloigna plus jamais, une fois extrait de cet antre trop habité. Sans bien entendu oublier Nietzsche, ce penseur itinérant, en marchant sur ses pas, de Sils-Maria jusqu’au bout de la presqu’île de Chasté, ses dernières lettres en poche revolver, ou appuyé sur le rocher de Surlej à Silvaplana (une approche plus facile), perdu dans l’effrayante hypothèse de l’éternel retour.

Et pendant tous ces voyages à la recherche du sens, pourquoi ne pas vous faire  accompagner d’un appareil photo? Ce que vous en retirerez seront alors des œuvres inespérées car inattendues. 

 

 

* : Voir Diogène Laërce, prologue de livre 1 des Vies et Doctrines des philosophes illustres.

** Voyez Roger-Pol Droit, L'Oubli de l'Inde (une amnésie philosophique) (« Perspectives critiques ») et Guy Bugault L’Inde pense-telle ? (PUF)

***:  "Celui qui pénètre le fond des choses obtient la soumission spontanée des choses." (Tchuang-tseu. Œuvre complète Gallimard/Unesco, 1969, p. 190)

**** : En fait, il faut tempérer : quand j’y dis que parfois un geste se produit quand le photographe que vous êtes souhaitez que ce geste se produise, il faut considérer l’hypothèse que ce geste n’est peut-être pas consécutif à votre désir, mais qu’il l’a précédé, et que c’est vous qui, dans cet état optimal où tout est de l’ordre de la gratitude, de la reconnaissance (au sens de vertu, mais aussi de découverte, de « connaissance à nouveau » ou  de « connaissance enfin ») croyez qu’on vous « remercie » en vous « exauçant » mais qu’en fait il n’en est rien, que ce geste devait de toute façon  se produire et que vous, vous ne pouviez que le constater. La coïncidence serait due au hasard.

***** : Quand on a découvert, dans une épiphanie, ce que j’ai appelé dans mon ouvrage L’autre Rive de nulle part  (Ed. Dricot, Liège, Belgique) « the natural desire of the mind for quietness ».

 

P. S. : Dans le billet du 22 janvier 2010 il était question d’une très nostalgique évocation.

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À propos
Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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