FULGURANCES D’APRÈS SILENCE
20 Novembre 2017
Il y a quelques mois, dans une interview publiée dans Newsweek*, John Malkovich disait incidemment une petite chose qui, selon moi, vaut de l’or :
« Si j'avais une croyance fondamentale (a core belief), ce dont je suis quasi certain (quite certain) que je n’ai pas… *»
Voilà quelqu’un qui comme Socrate devait sans doute savoir qu’il ne sait pas et qui, avec des sommités comme Pyrrhon, Montaigne ou Russel, connaissait le caractère douteux de toute croyance, n'imaginant même pas savoir ce qu’il ne savait pas (contrairement à beaucoup, Socrate n’a eu de cesse de le montrer).
Certes, qui assure douter de tout a au moins cette assurance-là, ce que Lucrèce reprochait aux sceptiques et que Montaigne avait aussi compris (c’est pourquoi plutôt que d’admettre expressément son ignorance, il avait choisi de mettre le doute constamment à l’honneur. Pascal lui a reproché cela, qu’il considérait comme une habile manœuvre pour sortir de ce problème - mais il peut être aisément contourné, à mon humble avis, en prenant la bonne habitude d’assaisonner toute assertion d’un « peut-être » **).
N’avoir comme Malkovich aucune croyance fondamentale ne nous préserve pourtant pas entièrement de l’illusion, car comme disait Matthijs van Boxsel : « Nul n’est suffisamment intelligent pour comprendre sa propre stupidité. »
H. Michaux, cadenassait encore mieux la chose dans cet aphorisme adorablement ravageur : « Même si c'est vrai, c'est faux. ***»
Georg Orwell faisait lui, ce roboratif état des lieux (dans 1984) : « La réalité existe dans l’esprit de l’homme et nulle part ailleurs. » Cette réalité n’est donc pas la réalité ultime qui n’est « ni ceci, ni cela » (neti neti), comme disent les adeptes hindous de la non-dualités, c’est celle qui, à supposer qu’elle existe … en réalité (et non pas seulement dans notre esprit limité d’humain), échapperait à tout relativisme.
Revenu de ses voyages intérieurs, John. C. Lilly, pour qui ses propres croyances étaient devenues littéralement incroyables, introduisait lui la notion d’illimité pour jongler avec tout cela :
« In the province of the mind, what is believed to be true is true or becomes true, within limits to be found experientially and experimentally. These limits are further beliefs to be transcended. In the province of the mind, there are no limits. »
(John C. Lilly. The Centre of the Cyclone. Calder & Boyars, p. 19.)
S’il n’y a pas de limites à ce qui peut être vrai, il n’y a donc sans doute jamais que le doute à l’horizon, doute au-delà duquel, écrivais-je dans le billet** déjà cité plus haut, se loge « une Réalité Ultime qui n’existe pas, même pas en tant que concept, même pas en tant que silence, même pas en tant que vide ».
*: La phrase entière est : «“If I had a core belief,” he says, “which I’m quite certain I don’t, but if I had one, it’d be this: that the good never seek power. Never.” Le texte est ici.
**: « Peut-être devrait peut-être être le mot le plus employé du langage. » Voir ce billet-ci.
*** : Face aux verrous, Gallimard, 1967, p. 59
P. S. : Dans le billet du 20 novembre 2015 il était question d’adoucissement.
Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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