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MEDITER faute de mieux

FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

mystification

Un ami indien vivant à New York où il enseigne "le yoga" est venu me rendre visite cet été. Il m’a éclairé sur une chose. Il m’a dit que dans cette ville des dizaines de professeurs de "yoga" comme lui officient dans des "studios" ouverts de l’aube à tard la nuit. Que les cours sont souvent suivis par plus de 20 personnes. Que les professeurs y sont salariés et qu’il y a même un réceptionniste chargé de vous accueillir avec le carnassier sourire américain. Et d’ajouter :

- Marc, tu ne peux pas savoir à quel point la vie dans cette ville est stressante. Et, You know (il disait maintenant You know toutes les cinq phrases; en Inde, des années plus tôt, quand je l’ai connu, c’était un nettement moins nasal Atcha), à Hong Kong et à Shanghai où j’ai enseigné auparavant, c’est la même chose. Le bruit et la compétition sont partout. Il ne s’agit plus de vivre mais de survivre. Alors ce yoga est pour beaucoup une bouffée d’air frais sans laquelle ils exploseraient, ils se relaxent un tout petit peu quand ils viennent chez nous, You know. Voilà ce qu’est devenue la divine science du yoga de mon pays. En s’exportant elle a perdu sa dimension de transcendance. On n’y peut rien, You

- Mais pourquoi ce dévoiement, cette usurpation de nom, demandai-je à mon ami? Patanjali doit se retourner dans sa tombe! Si se détendre et s’assouplir c’est cela du yoga, comment doit alors être rebaptisé le raja yoga traditionnel?

Tiraillé entre la nécessité de gagner décemment sa vie (ce que l’Inde ne lui permet pas, sauf à y enseigner ce même "yoga" d’opérette pour des touristes de passage) et l’authenticité de l’Inde à laquelle il se savait ne plus être fidèle, mon ami n’a pas répondu. Je n’ai pas insisté, j’ai respecté sa gêne. Être amis, c’est parfois se taire.

Cela dit, on n’a pas assez réfléchi, me semble-t-il, aux implications sociologiques de l’usurpation du concept de yoga. Ce dévoiement veut dire tant de choses sur nous-mêmes.

Certes, me direz-vous, ce sont des "écoles de yoga" indiennes (essentiellement du sud, dans le nord le yoga y était plus une démarche de reclus) qui ont montré le chemin. Il y a quelques décennies déjà, à Lonavla, Poona, Mysore, Madras (qui ne s’appelait pas encore Chennaï), on reniait déjà Patanjali sans le moindre scrupule en baptisant yoga une discipline essentiellement corporelle. Mais, attention, on était quand même encore assez loin du cynisme et du mercantilisme d’aujourd’hui. Mon ami indien m’a appris par exemple qu’aux Etats-Unis, les revues de "yoga" sont essentiellement des supports publicitaires pour vendre des tapis, des coussins, des aliments organic et veg et des retraites "spirituelles" aux Bahamas, à Essouira ou a Bali (mais curieusement pas en Inde). Effrayant!

Pour conclure, voici ma position (je l’ai dit à mon ami): proposer de l’activité physique générant de la souplesse et de la détente n’a rien de déplorable, au contraire. Mais cela me paraît révoltant d’appeler cela du yoga. Et cette usurpation, pour ne pas dire cette imposture, devrait attrister tout citoyen du monde qui constate qu’en Inde (ici dans ce qu’elle a de plus important à donner à l’humanité, le yoga de la méditation, c’est-à-dire le yoga tout court), comme sans doute partout dans le monde, l’indélicatesse et la vénalité de l’exploiteur plus fortuné durera toujours et qu’au fond le colonialisme n’est pas mort, il renaît toujours de ces cendres, parfois même sous la plus sournoise des formes.

D’où le titre de ce billet. D’humeur pour une fois.

 

 

 

 

P. S.: Le billet du 17 septembre 2007 mettait l’accent sur une très bonne question: insistance.

 

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À propos

Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après silence.
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Psychologie et Communication 23/09/2012 12:26


Un aveu qui est valable à l'instant où il est formulé.  A suivre...


Pensées amicales.

Psychologie et Communication 22/09/2012 08:36


Le mot "chien " ne mord pas.  Le mot "Yoga" n'apporte pas la puissance de cette discipline.


Mais à un jeune enfant on donne un chien en peluche car il ne serait pas en mesure d' approcher un vrai. L'intérêt c'est qu'il se familiarise avec et, au moins, ne cultivera pas
d'agressivité pour cet être vivant différent de lui.  Dans le meilleur des cas, arrivera même à une relation de sympathie le jour d'une rencontre vraie, devenue possible puisque la peur de
l'inconnu ne sera plus son 1er réflexe.


J'espère que cette réflexion vous donnera, en petite consolation, le côté pile de la face que vous regrettez.


Françoise

Marc 22/09/2012 19:26



J'avoue que le sens de votre métaphore m'échappe, chère Françoise.



Phène 17/09/2012 18:37


Oui, aujourd'hui le yoga est enseigné par des profs et non plus par des Yogi !? Hilarant de roublardise !... Amitiés

Marc 22/09/2012 19:25



Aucun yogi que j'ai connu en Inde n'aurait eu la fatuité de se dire enseignant. J. Krishnamurti (qui savait être perfide) disait que c'était une profession destinée à ceux qui ne savaient pas
quoi faire d'autre (sous entendu: qui ne savaient rien faire d'autre). Personnellement je n'ai jamais enseigné le yoga, j'ai proposé des séances, pas des cours. Amitiés.