Dimanche 31 décembre 2006
Peut-être ne devrions-nous dire qu’une chose est laide qu’après avoir passé au moins une vie à la regarder.
Peut-être ne devrions-nous dire qu’une chose est injuste qu’après avoir passé au moins une vie à la coudoyer.
Peut-être ne devrions-nous dire qu’une chose est fausse qu’après avoir passé au moins une vie à y réfléchir.
Petit devoir de vacances comme en novembre, pour mieux se connaître et s’apprécier. Vous aurez dix jours pour répondre mais je suis au regret de vous dire qu’il n’y a pas de voyage à la montagne à gagner. Répondez quand même, de toute façon il n’y a pas de neige.
Après 30 ou 40 ans d’existence, peu d’entre nous ignorent encore que la vie est loin d’être un long fleuve tranquille, to say the least. Mais même si la souffrance est ce qui caractérise essentiellement la vie, comme l’avait magistralement montré le Bouddha (dans sa première noble vérité où tout ou presque est dit, déjà), certains s’en tirent mieux que d’autres.
Quelques-uns même s’en tirent très bien et quand ils tirent leur ultime révérence, c’est sur une vie heureuse dans l’ensemble, littéralement enviable.
Littéralement enviable: voilà où j’aimerais en venir. J’aimerais vous demander: C’est quoi pour vous, une vie enviable? Avez-vous un modèle en la matière? Qui auriez-vous aimé être ? Qui a vécu une vie que vous enviez? Vous pouvez développer, citer la personne (publique ou non) à qui vous pensez ou évoquer ce qu’on a dit d’elle qui justifie votre choix. Merci de réfléchir à tout ça. Prenez votre temps pour répondre. Dix jours, cela permet quelques recherches dans sa mémoire et dans ses livres. On peut aussi consulter ses amis. Un beau sujet à l’apéro d'ailleurs, demain soir ou lundi midi…
Exemple de réponse:
Je donne la parole à Cioran. Qu’il me pardonne.
Cioran qui disait de Michaux (à Esther Seligson, en 1985): "Sa vie a été une réussite, puisqu’il a fait exactement ce qu’il a voulu. Il a écrit, approfondi. […] Pour moi, c’est le type même de l’homme accompli."
Autre exemple de réponse:… mais je l’écris en commentaire pour ne pas alourdir…
Vendredi 29 décembre 2006
La créativité est avant tout un état d’esprit.
Qu’elle se matérialise dans l’œuvre d’art ou qu’elle s’exprime dans les gestes du quotidien a, au fond, peu d’importance.
Matérialisée, elle démasque un Permeke, un Moore, un Nabokov; à l’extrême opposé de la matérialisation, c’est l’art de méditer, cette expression silencieuse de ...
Entre les deux, il y a ces gestes du quotidien exécutés en toute conscience (la routine de la vaisselle ou du balayage cessent alors d’être ennuyeuses) et là, aucune image n’est aussi parfaitement archétypale de cette créativité que celle du moine zen ratissant son jardin de gros sable parsemé de rochers, disposés toujours par trois.
Quant à donner sa pleine attention à chaque respiration et s’extasier du miracle qu’elle révèle, ne voilà-t-il pas l’état de créativité le plus sobre, le plus intense, le plus sacré?
*: Sauf, cela va de soi, pour ceux qui peuvent jouir esthétiquement de la première de ses manifestations.
Il y aurait l’intelligence calculatrice et l’autre.
La première, on ne la connaît que trop bien de nos jours et c’est à peine exagéré de dire qu’on ne connaît plus qu’elle.
C'est donc de l’autre dont il faudrait parler. L’autre intelligence, celle qui ferait de nous des humains dignes de ce merveilleux cerveau que nous avons reçu. Un cerveau qui peut s’atteler à de tellement belles questions. Un cerveau qui peut s’extasier du miracle d’être. Et qui dès lors respecte et aime toute vie comme celle qui l’anime. Et qui connaît l’extase, l’harmonie et le repli dans le silence, cette porte vers la vacuité dont nous avons été extraits, Dieu sait pourquoi.
Mercredi 27 décembre 2006
A la radio, ce matin, une grande surface propose du lapin pour les fêtes. Peu après, on annonce qu’un homme sera bientôt pendu.
Assez de barbarie, retour à la case assise!
Méditer, ce serait prendre du recul et voir les choses autrement. Ce serait être fréquemment décontenancé par la sauvagerie au visage de la banalité et avoir remplacé la révolte par une certaine philosophie entre accommodement et désespoir - où l’on rit avec Démocrite et pleure avec Héraclite. Ce serait fermer les yeux, non pour faire l’autruche mais pour éviter un certain vertige. Ce serait s'extraire. Ce serait paraître radical. Ce serait devenir l’exception au point même de ne pas se reconnaître dans cette humanité dépeinte par les ondes.
par Marc
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L’artiste est sans doute le plus spirituel des hommes.
Bien sûr, il faudrait un traité entier pour définir ce qu’il est et le différencier de ceux pour qui "l’art" est affaire de reconnaissance et de fierté plutôt qu’une condition impérieuse de survie tout autant que l’unique alternative au désespoir.
Créatif et intuitif, l’artiste véritable ne se prend pas au sérieux et, quand il est touché par la grâce, ce qu’il génère est une approximation aussi proche que possible de la Réalité.
Cet homme-là est peut-être bien plus spirituel aussi que ceux qui se disent "de religion", ces prélats et autres bigots à l’intuition déficiente, à la créativité défunte, à l’ouverture d’esprit inexistante.
Cet homme-là sait écouter le silence et tirer profit de ce qu’il lui dit. Il côtoie sans doute le sacré même s’il l’ignore le plus souvent. Et c’est dans son cercle qu’il faudrait penser à inclure celui qui sculpte le vide à mains nues: le méditant.
Ceux qui se croient élus, eux, peuvent seulement fonctionner dans le champ étroit de leurs conditionnements - qu’ils appellent certitudes. Ils ne créent pas de gués, seulement des ornières.
Tout serait sacré, rien ne serait profane. La différence serait seulement dans le mental.
Joyeux Noël à vous qui passez!
Dimanche 24 décembre 2006
Le leitmotiv du méditant: toujours moins. Moins de désirs, moins de pensées, moins de moi*. Méditer serait une épuration.
*: Le moi crée sa continuité et donc le temps; le temps est à l’origine du désir, lui-même cause de la souffrance.
Dieu en tant que concept est (le fait de) notre mental.
Dieu en tant qu’être serait nous (le vrai Nous, conscience pure, état sans ego).
La méditation n’est pas différente de la vie.
La méditation serait le processus vivant lui-même.
Peut-être en sommes-nous tous avertis. Illuminés - comme disent les Indiens - sans le savoir?
Vendredi 22 décembre 2006
Dans la toujours trop grande mesure où la comparaison est pertinente, tout le monde "nous" est supérieur. Qui pourrait être moins encore que personne (a no-body)?
1h21
L’hiver qui ne semble pas vraiment être à nos portes - pollution humaine oblige - entrera quand même chez nous cette nuit à 1h21 (heure d’Europe occidentale). Ce sera la nuit la plus longue de l’année, entendez par là que les autres seront plus courtes et même de plus en plus courtes pendant six mois. Je tenais à vous annoncer la bonne nouvelle.
2 x 1h21 = une sortie qui devrait faire grand bruit
La méditation a beau être un chemin sans fin vers nulle part, elle mène parfois à des sommets de grandeur et de renoncement (autre bonne nouvelle dans la nuit de l’hiver): sous le titre alléchant "Six mois d’immersion dans un monde de méditation", Le Monde daté d’hier (20/12/2006) nous fait part de la sortie d’un film documentaire allemand sur la vie des moines à la Grande Chartreuse. Philip Gröning a dû plonger seul dans ce monde de méditation pour pouvoir le filmer. Il en est sorti "libéré de la peur, habité par la confiance". Le film dure 2h42. Il a été tourné sans lumière artificielle et ne contient pas de musique additionnelle, ni de commentaires. Il rend hommage à une humanité déterminée, solitaire et silencieuse, sa fine fleur en quelque sorte. Il s’appelle "le Grand Silence".
par Marc
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Mercredi 20 décembre 2006
Ne plus retourner au souffle ni aux battements de cœur.
N’avoir aucune racine ni aucun abri pour les pensées.
Dimanche 17 décembre 2006
Regarder la rivière sans vraiment la fixer du regard
et soudain comprendre
que ce n’est pas elle qui descend
mais que c’est la rive qui monte.
(Le papillon de Tcheou* n’a qu’à bien se tenir.)
*: Tcheou, selon Tchuang-tseu, avait rêvé qu’il était un papillon. Au réveil, il ne put décider s’il était en réalité Tcheou qui avait rêvé être un papillon ou s’il était un papillon rêvant maintenant qu’il était Tcheou.
Vendredi 15 décembre 2006
Il est dit que le flamenco est une des façons les plus judicieuses de faire face à un chagrin d’amour: on y retourne le fer dans la plaie jusqu’à l’insupportable, jusqu’à en transcender la douleur.
La méditation serait alors à la douleur de vivre ce que le flamenco est à la douleur de n’être pas ou plus aimé. Ici non plus on ne se voile pas la face, on contemple au contraire crânement cette souffrance qu’est l’existence (parsemée d’îlots de bonheur, c’est entendu). On en est le témoin sans s’autocensurer, sans suggérer de direction confortable au mental confronté à ces circonstances. Jusqu’à les transcender, ici aussi.
Tout ce qui est connu du mental serait créé par lui.
Même la Réalité Ultime n’existerait qu’en tant que concept.
Quand le mental est à l’arrêt, ce qui est serait hors de question.
Mercredi 13 décembre 2006
2/2
… en silence
… Enfin lâchons tout, abandonnons aussi l’observateur. Ne nous agrippons pas à lui. N’ayons pas peur de le détruire, de n’être plus ce « je ». Tant qu’il y aura cette sensation d’être « je », le mental ne sera pas au repos; « je » est la dernière pensée dont il faut se rendre quitte. Mais que c’est difficile de lâcher prise, de n’être plus, de n’être rien!
Nous comprenons que c’est cela le dernier pas à faire; et pourtant nous avons peur, nous reculons, nous postposons. Nous savons que c’est stupide, qu’il n’y a au fond rien à craindre et beaucoup à gagner, mais c’est pourtant plus fort que nous.
Ce dernier pas, pour dans ce corps rejoindre le tout, le ferons-nous jamais?
1/2
Quelques suggestions à expérimenter dans l’assise…
D’abord se rappeler que tout est parfait. Acceptons-nous tels que nous sommes. Ne dirigeons pas les pensées, ne nous sentons pas coupables de penser. Ne faisons rien, ne décidons rien, n’ordonnons rien.
Puis observons, soyons totalement l’observateur, un avec ses pensées; ou bien revenons à l’origine de la pensée, aussi loin que nous pouvons.
Ce faisant nous venons à bout de notre désir de penser. Ceci réalisé, observons l’absence de pensées; la seule pensée restante étant la sensation de présence de l’observateur…
vous avez dit: