Dimanche 12 novembre 2006
Le philosophe Mo Tzu (479 - 438 av. J.C.) avait déjà, paraît-il, compris le principe de la camera obscura, la forme la plus ancienne de camera, ne requérant ni objectif, film ou batteries: simplement une chambre très noire, une très petite ouverture et beaucoup de lumière à l’extérieur. Le résultat est une image positive (le contraire d’un négatif sur film argentique) mais à l’envers: le haut est en bas et inversement.
Le développement de cette image sur papier lui, on s’en doute, ne date pas de Mo Tzu: on obtient alors une épreuve aux tons inversés avec des ciels plus foncés plus que la terre. Les premières photographies étaient ainsi.
Le photographe chinois Shi Guorui, las des appareils modernes capturant les images au huit millième de seconde, s’est tourné vers la camera obscura pour privilégier ce qui n’est pas éphémère. Et il l’a fait avec quelqu’originalité, comme on va le voir.
C’est qu’il parcourt pour l’instant le sud de la Californie dans un camion Isuzu dont l’arrière a été aménagé en chambre noire. Il choisit un paysage remarquable, place le camion dans la meilleure position, monte à l’arrière, occulte complètement l’intérieur puis retire délicatement un ruban adhésif: un rai de lumière entre alors et révèle le paysage extérieur sur la paroi, un paysage inversé qu’il ne reste plus, éventuellement, qu’à impressionner sur papier. Mais l’important est peut-être moins l’œuvre ainsi produite que le procédé…
« Quand la lumière entre dans le noir absolu, dit Shi Guorui, en chinois on parle alors d’une libération soudaine d’émotions. » Lui, il s’assied en lotus sur le sol de son camion pour mieux en jouir. Il dit que c’est pour lui une expérience spirituelle et sa façon de pratiquer la méditation. Il commença en fait à méditer en 1998 dans des temples taoïstes et bouddhistes après un terrible accident de voiture. Il en sortit heureusement indemne, mais avec la ferme résolution de tourner le dos à la vitesse et de s’occuper d’activités demandant beaucoup de temps. Ainsi troqua-t-il d’abord son appareil photo sophistiqué contre une première camera obscura.
Quand il œuvre et médite à la fois, il dit se concentrer sur l’image d’abord, image qui, à la fin, disparaît pour lui. Et il perd toute trace du temps. Les minutes et les heures s’envolent.
Avec cette optique méditative et cette prédilection pour les choses lentes, Shi Guorui a déjà photographié le mur de Chine, le Mont Everest, la forêt de tours à Shangai...
En Octobre, il était en Californie où Jori Finkel, du New York Times, a partagé avec lui l’expérience méditative de sa chambre obscure dans un camion parqué sur les hauteurs d’Hollywood. Je lui dois ces lignes traduisant et résumant son excellent article, intitulé “ART; Standing in the Dark, Catching the Light” paru dans le New York Times du 22 octobre. L’article a aussi été repris dans la sélection hebdomadaire de ce journal offerte par Le Monde du 28 octobre. Si vous l’avez encore, cela vaut la peine de le lire ou le relire. Ce n’est pas tous les jours que les journaux parlent de méditation; et qu’ils le fassent avec talent, l'air de ne pas y toucher, est encore plus rare.
(Plus d'informations sur ce photographe qui prend son temps sur: http://www.chinesecontemporary.com/artist.php?artistID=32)
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