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FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

Correctif

En ces temps cataclysmiques, entendu à la radio un gourou-méditant-médecin parler de la méditation, sa pratique depuis ses dix ans d’après lui, et sa spécialité d’enseignant de la chose sur YouTube : des conseils au premier abord parfaitement légitimes pour détendre les auditeurs et soulager leurs angoisses, mais toutefois bien difficiles (bien que simples en soi) à mettre en œuvre par le grand public, surtout dans un environnement de confinement et de promiscuité, et d’autre part on pourrait y voir une approche déplorablement réductrice de ce qu’est la méditation, qui peut être aussi tout autre chose que la recette de ce « spécialiste » auto-proclamé.

A bien y réfléchir, cette conception utilitariste de la méditation est avant tout révélatrice de notre immaturité occidentale. C’est qu’ailleurs, dans la plupart des traditions orientales, l’être n’y étant pas réduit à l’égo, la méditation est dès lors bien plus qu’un refuge commode en temps de crise, elle ne se réduit pas à la recherche d’une paix ou d’un soulagement (toute technique de relaxation connue sous nos latitudes peut d’ailleurs dans une certaine mesure faire l’affaire pour cela : Schultz, Jacobson, hypnose thérapeutique, sophrologie caycédienne, yoga nidra, etc..., la méthode convenant le mieux devant être choisie après une anamnèse), elle y est plutôt un état qui se vit pour lui-même et qui permet dans le meilleur des cas d’être conscient des miracles d’être (sat) et d’être conscient (chit), miracles dont la (prise de)... conscience apporte le plus éperdu des bonheurs (ananda) - et cela même si on n’oublie jamais (la méditation étant aussi un exercice de lucidité) que, comme l’a dit le Bouddha, la vie est souffrance pour beaucoup.

 Comment se fait-il qu’en Occident, on n’aborde jamais la méditation que sous l’aspect de ce qu’elle peut nous apporter ? Comment se fait-il que nous la sous-estimions en la réduisant à un outil ? 

Certes, l’intervention de ce spécialiste auto-revendiqué de la méditation aura  temporairement quelque utilité (cela peut lui être porté en compte), mais elle aura aussi et surtout pour conséquence de faire passer (une fois de plus) des gens à côté de la principale porte d’entrée vers le sacré que constitue l’assise en silence, pourvu que cette démarche soit dépourvue de tout esprit intéressé. Un vain regret peut-être car comme le dit Sloterdijk, parlant de l’Asie au sens large: « Même si nous reconnaissons la sagesse orientale comme une valeur impressionnante et autonome, on ne peut rien pour le monde mobilisé à la manière occidentale, en ayant simplement recours aux produits importés d’Asie*. »  

 Cela dit, il est peut-être intéressant de se demander quand nous avons perdu le contact avec le sacré, nous Occidentaux, et même si nous l’avons jamais établi. Il me semble que pour ce coup-ci le christianisme n’est pas le seul à blâmer. Certes, renier la méditation pour la remplacer par de la prière implorante et culpabilisante (« Pitié pour nous, pauvres pécheurs ! ») n’est pas le moins du monde recommandable, mais le mal occidental est sans doute plus profond. Souvenons-nous de ce « Connais-toi toi-même ! » que l’on pouvait lire sur le fronton de la porte à Delphes. Il semble que plutôt que d’être une incitation à rechercher qui nous sommes en Réalité, il s’agissait d’un conseil de sagesse et de modération, ou alors le rappel d’une nécessité comme le pensait Porphyre (234 - 310) :  « Il signifie [ce « Connais-toi toi-même ! »], ce semble, que l'homme qui s'ignore lui-même ne saurait rendre au Dieu des hommages convenables ni en obtenir ce qu'il implore**. » Ni là ni ailleurs dans la Grèce antique on n’accède, me semble-t-il, à une conception non dualiste de l’homme dans sa relation au sacré, en tout cas pas comme on le fait souvent en Inde, aujourd’hui encore. Par exemple chez Ramana Maharshi (1879 -1950) qui dit qu’après avoir compris que nous ne sommes « ni ceci, ni cela » (aucun de nos attributs habituels), il ne reste plus que la Prise de conscience (« Awareness ») que je suis. Et la nature de cette Prise de conscience est existence- conscience- extase. Il ajoute que lorsque le monde qui est ce-qui-est-vu aura été ôté, il y aura la réalisation du Soi (the Self) qui est celui qui voit (the seer).*** On le pressent, des propos de cette hauteur ontologique ne se retrouvent ni Grèce Antique ni bien sûr dans les religions du livre qui ont façonné notre univers judéo-chrétien. Certes, la méditation de tous les jours pratiquée en Orient, et plus particulièrement en Inde, n’ayant souvent d’autre raison que de n’en avoir aucune si ce n’est de répondre à un inclination naturelle et à incarner un état, n’a pas pour but d’atteindre de telles cimes (quoi que celles-ci ne soient sans doute pas inaccessibles pourvu que...), mais de là à la réduire à ce que certains gourous occidentaux - d’autant plus pitoyables qu’ils le font parfois sous le couvert de la médecine - en font aujourd’hui, il y a une marge.

 

 

 

 

* : La mobilisation infinie, Peter Sloterdijk, Christian Bourgois Éditeur, 2000, p. 11.

  ** : Voyez ce texte :

https://fr.wikipedia.org/wiki/Gnothi_seauton

*** : Voyez ce texte :

https://archive.arunachala.org/docs/collected-worm/who-ai/#wai.1

P.S. : Dans le billet du 25 mars 2011 il était question d’aveuglement.

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À propos
Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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