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FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

révolte

Et si ce qui caractérisait notre humanité, c’était notre aptitude à comprendre que nous sommes mortels? Nous serions tous bien plus sensibles à la conscience de notre non-éternité (« éphémérité » me paraît un terme trop faible) que nous ne le croyons. A cette prise de conscience - qui aurait fait de nous des humains, nous différenciant ainsi surtout du monde dit animal -, nous n’aurions jamais pu nous résoudre, et ce serait ce refus de notre impermanence qui, au fond, nous rend insatisfaits et est la cause première de la tragédie qu’est la souffrance humaine (abondamment commentée par le Bouddha notamment). Nous paierions pour nous savoir mortels.

 Et si cela vrai, je vois dans nos vies une révolte généralisée. Pas un humain qui ne veuille contrer cette fatalité qui lui paraît à la fois injuste et terrifiante: sa mort définitive. 

Nous voulons donc un tant soit peu devenir éternels. Certes, nous ne le pourrons jamais* vraiment, mais ce serait quand même bien, pensons-nous, de ne pas mourir trop vite après notre mort. 

Pour cela, la majorité se reproduit et cela lui suffit ou presque (un zeste de croyance diffuse en l’éternité que leur promet l’un ou l’autre imposteur religieux peut aussi l'aider). C’est que, contrairement aux autres mammifères, il y a souvent dans la reproduction humaine une dimension supplémentaire : il ne s’agit pas seulement d’obéir à ce que Schopenhauer appelait « le génie de l’espèce à l’œuvre dans la sexualité » mais aussi de survivre soi-même à sa propre mort dans le souvenir de ceux que l’on aura générés.

D’autres ne veulent pas de (ou « que de ») cette solution facile et pour eux par trop évidente. La perspective de survivre un peu dans le souvenir et les gènes de leurs enfants (de leurs enfants de leurs enfants...) ne les comble pas. Ils veulent plus. Se rendre inoubliables par eux-mêmes. Ne pas attendre non plus que ce soit l’une ou l’autre de leur progéniture proche ou lointaine dans le futur qui se distingue aux yeux du monde (ou de quelques-uns) et les remercie a posteriori de leur avoir permis de connaître cette plaisante gloire (cela leur ferait « une belle jambe », pensent-ils). Donc, ils ne veulent pas postposer. Ils veulent s’imposer eux-mêmes dès cet vie, dès cet instant. Il leur faut créer. Un petit quelque chose au moins, et tant mieux si c’est un chef-d’œuvre. Depuis la tarte aux groseilles de la marraine Germaine jusqu’à l’œuvre mémorable marquée au coin du génie (la Symphonie Pastorale, Guernica**) en passant par le jardin fleuri où l’on mettra toute sa science et son amour pour la nature et où certains, émerveillés, viendront encore se promener quelque temps après votre départ, ou le recueil de haïku sur lequel l’un ou l’autre lecteur du futur s'arrêtera un jour, peu importe au fond, il leur faut créer pour vivre un peu plus longtemps (quand on pensera à eux avec gratitude et respect), ou tout au moins être créatifs pour vivre un peu plus fort, un peu plus élégamment, un peu plus sainement***.

 

* : L’éternité étant d’ailleurs le plus vertigineux des abîmes dans l’absolu, et pas seulement parce que nos courtes existences ne sont pas drôles, la vie est souvent perçue comme une blague qu’on nous a fait, pas toujours de bon goût; et le plus « drôle » étant encore que nous allons chercher toute votre vie qui est - s’il existe - celui qui s’est amusé ainsi à nos dépends. 

 

* *: Germaine comme Pablo ont eu des enfants. Il faut donc noter que procréer et créer ne sont pas nécessairement contradictoires, ce qui n’enlève rien au fait qu’il s’agisse de deux façons tout à fait différentes de contrer l'effroi de n’être plus rien dans la mémoire du monde. 

 

*** : A ce propos une pensée de Graham Greene est éclairante : « L'écriture est une forme de thérapie; je me demande parfois comment tous ceux qui n'écrivent pas, ne composent ni ne peignent, parviennent à échapper à la folie, à la mélancolie et à la peur panique qui sont inhérentes à la situation humaine. »

(Graham Greene. Les chemins de l'évasion. Ed. Laffont. P. 274.)

 

P.S. : Dans le billet du 22 août 2017 il était question d’une délicieuse forme de conscience.

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À propos
Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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