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FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

impénétrabilité

Le temps psychologique et le temps chronologique sont deux choses tellement différentes qu’elles ne devraient pas s’appeler temps l’une et l’autre. Le temps chronologique que tente de cerner l’esprit scientifique n’a rien à voir avec le temps qu’expérimente le vivant, chacun à sa façon, selon des modalités qui sont propres à ses constituants (végétaux et animaux), et en ce qui concerne plus particulièrement l’homme, selon ses humeurs (pour faire bref, voulant simplement ainsi souligner son caractère relatif). 

Le scientifique doit se distancier de l’homme de tous les jours qu’il est aussi, pour exercer son art (appelé peut-être trop pompeusement « science » si l’on se rappelle que ce mot vient du latin scientia qui veut dire connaissance; or toute approche scientifique est imparfaite car déterminée par le paradigme dans lequel évolue le scientifique, par les limitations de ses appareils de mesure et de son intelligence, ainsi que par la spécificité du cerveau humain dont rien ne dit qu’il soit à même d’appréhender la réalité ultime des choses et en particulier ici du temps). Il recherche l’objectivité qui lui fait défaut, une fois qu’il change de casquette et quitte son bureau. Or, cette objectivité est elle-même un mythe car s’il n’est plus un homme « normal » quand il pense en scientifique, il pense quand même en tant qu’homme, avec son inhabilité à cerner toute vérité absolue (voir la parenthèse précédente) et son étonnante* propension à ne pas voir ce point. 

Il faudrait donc, ayant compris que même le temps chronologique est un temps psychologique (un temps dont on se fait une idée), inventer un autre concept assez casse-gueule, un temps qui aurait la prétention d'être le vrai temps absolu : on ne pourrait rien en dire, même pas le penser sous peine qu’il nous échappe comme une savonnette trop glissante, comme notre ombre, comme un mirage, cette « chose » qui n’existe que parce nous sommes là pour la regarder, la désirer et vouloir l’atteindre. 

Je me hasarde un court moment à plonger (avec délice) dans l’erreur et à le définir, ce temps : il ne serait ni ceci ni cela, comme Brahman, la réalité ultime des hindous, il ne serait pas non plus celui qui n’est ni ceci ni cela, et pas non plus celui qui ne serait pas celui qui ne serait pas celui qui ne serait pas ni ceci, ni cela, etc. On voit où cela mène, à la folie d’un Nietzsche peut-être, cet Icare qui pour s’être trop approché du soleil s’est brûlé les ailes du génie, ou, pour nous qui ne sommes pas montés si haut dans le ciel du savoir depuis la pyramide de Surlej ou la presqu’île de Chasté, nulle part : nous ne le voyons pas, nous ne pouvons pas le voir, ce temps ultime, le voir étant ne pas le voir, tout comme "la forme est le vide et le vide, la forme" (ce que dit à Sariputra le Bodhisattva Avalokiteshvara**) .

Ce temps, cessons donc d’en parler et à l’inverse de ce que nous avons fait pour les temps psychologique et chronologique, ne lui donnons pas un nom, laissons-le vivre sa vie afin d’être peut-être un peu moins dans cette illusion (maya), qui est la croix que nous avons à porter, nous, sapiens sapiens, peut-être pas si sapiens que ça.

 

 

 

 

* : Étonnante de la part du scientifique, car pour tous les autres hommes, moins exigeants quand la vérité, la chose est commune : on pense toujours avoir plus raison que l’autre (voyez les religions), on pense toujours émettre des vérités alors que ce ne sont que des opinions (Nietzsche fut le premier en Occident à le souligner), on prend ses désirs pour des réalités, les vessies pour des lanternes, la partie pour le tout, l’arbre pour la forêt et le bâton pour un serpent, cette dernière image ayant beaucoup servi aux hindous pour comprendre le concept d’illusion et se rendre compte que la Réalité Ultime (le bâton) n’est éventuellement découverte qu’à certaines conditions de pratique excellente de leur sadhana, accessible ou tout au moins moins éloignée d’eux, car le bâton ne se définit pas, il est hors de portée, on peut juste espérer ne plus le confondre avec le serpent (la réalité relative, l’illusion) : il n’est ni ceci ni cela, peut-être d’ailleurs n’est-il que l’idée du bâton, formulée par un esprit lui-même illusoire autant que trompeur, peut-être n’est-il rien, ou rien d’autre que ce qui est conçu par l'esprit, lui-même illusoire, etc, etc, on peut poursuivre ce raisonnement jusqu’à l’infini, jusqu’à ne plus avoir que le silence dans lequel trouver refuge, un refuge qui, etc, etc …

** : Dans le Prajnaparamitahtridaya sutra.

P. S. : Dans le billet du 24 juillet 2016 il était question de complaisances.

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À propos
Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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