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FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

irréligion

Il y a quelque temps, une femme encore belle se plaignait que la vie soit si cruelle pour son amie, déjà âgée, qui venait de perdre son dernier amour - cet homme était mon ami et c’est à ses funérailles que nous allions assister - qu’elle connaissait depuis quelques mois seulement. Mais elle trouvait que la vie avait aussi été cruelle pour elle car elle avait été trompée par son mari et avait divorcé après plusieurs décennies de vie commune et quelques enfants mis au monde. Sa souffrance était si forte que j’oubliai pour un moment ma peine pour partager la sienne et souffrir de sa souffrance.

On en est arrivé à la conclusion qu’à l’inverse de l’artiste peintre qui nous quittait, l’œuvre de dieu était moins aboutie et sans doute bien plus critiquable, pour être le lieu de tant de souffrance bien réelle, loin des élucubrations théoriques de penseurs temporairement heureux. 

Et je dis à cette femme ce que j’avais lu un jour d’un auteur dont je ne suis me souvenais plus du nom, que si dieu a une excuse, c’est celle de ne pas exister. Elle fut ravie de cette remarque. Sinon, comment qualifier quelqu’un de si cruel s’il est tout puissant ?, lui dis-je encore. Serait-ce vrai (comme le prétend le Sāṃkhya darshan) que la souffrance existe mais que personne ne souffre* ? Ou alors, serait-on en présence de mystiques voyant un autre monde que nous, parfait à leur image (« Pour le pur tout est pur », disait Ramana Maharshi) quand on entend certains laudateurs? Et pourquoi les théodicées? Ces Saint Augustin, Malebranche, Leibniz, Hegel, ont-ils bien eu les pieds sur terre? Ou n’est-ce pas peur du "jugement dernier" qu'ils s'interdisaient de dire le moindre mal de celui qui, croyaient-ils, allait les juger ?

Ils n'auraient pas dû avoir peur, lui dis-je encore (je prêchais à une convaincue), ce dieu n’existe pas et même s’il existait il doit avoir tant à faire que nous juger ne doit être dans ses priorités. Et puis, et puis, conclus-je, ce n’est rien concéder à cet inexistant irresponsable que de dire que si le monde est imparfait, il peut être beau et est digne d’être vécu. 

Certes, dit-elle, reprenant espoir, il y a bien des joies dans la vie quand même. Je ne sais, au fond, si je dois regretter d’avoir à la vivre. Je vous dirai cela au moment de ma propre mort. 

Et sur ces paroles savoureusement ambigües, nous entrâmes dans la salle où un cercueil blanc attendait nos vertiges et nos pleurs.

 

 

 

 

 

* : Parlant du Sāṃkhya darshan, Mircea Eliade dans le chapitre intitulé « La relation esprit-nature » de son excellent ouvrage Yoga, immortalité et liberté (Ed Payot, Paris, 1991) dit ceci :

 

« Le Sāṃkhya ne supprime pas la souffrance humaine, il la nie en tant que réalité, en niant qu’elle puisse entretenir un rapport réel avec le Soi. La souffrance demeure, parce qu’elle est un fait cosmique, mais elle perd sa signification. On supprime la souffrance en l’ignorant en tant que souffrance. » (P. 45)

 

« La douleur existe dans la seule mesure où l’expérience se rapporte à la personnalité humaine considérée comme identique au purusa, au Soi. Mais cette relation étant illusoire, elle peut être aisément supprimée. Lorsque le purusa est connu, les valeurs sont annulées ; la douleur n’est plus alors douleur, ni non-douleur, mais un simple fait ; "fait" qui tout en conservant la structure sensorielle, perd sa valeur, son sens. » (P. 39 )

 

P. S. : Dans le billet du 4 juin 2008 il était question de nécessité.

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À propos
Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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