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FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

choix

Changer le monde ou son regard sur lui, au risque d’être qualifié de paresseux, voire de lâche ? Certains l’ont pris, ce risque, et pour ce faire se sont hissés au poste d’observation le plus élevé qui soit : celui de leur assise en silence.

Et c’est alors qu’ils ont redécouvert ce que J. Krishnamurti ignorait* apparemment, mais ni les sages des Upanishads (et leur concept de maya, l’illusion), ni les sceptiques grecs, ni Adi Shankaracharya, ni Ramana Maharshi**, ni d’une certaine façon … Nietzsche***, à savoir que, comme me disait en 1983 à Uttarkashi le regretté Swami Girdjananda, « tout est mental ».

Et parmi ces précités, certains sont cependant allés plus loin encore, et arrivés au sommet de la montagne ont continué leur chemin : quand le bâton n’est plus pris pour un serpent, qui a-t-il alors ?

« Les questions ont une force que les réponses n’ont pas », disait Elie Wiesel.

 

 

 

 

* : Voir à ce propos mon ouvrage L’autre rive de nulle part, édité chez Dricot en 2000, aux pages 60 et suivantes. Voici le passage en question :

 

[…] « Je vous ai dit qu'à Rishikesh je me sentais comme possédé par Krishnamurti. J'avais beaucoup aimé ce qu'il avait dit à Bombay. Puis j'avais lu ses conférences des années précédentes. Plus je le lisais, plus je trouvais sensé ce qu'il disait. J'en arrivai à ne plus pouvoir réfléchir par moi-même. Je raisonnais comme lui. Je pensais avec ses idées. J'aimais jusqu'à sa façon de prononcer "sorrow","desire is gone long ago", que sais-je encore. J'en étais possédé. J'en étais arrivé à un point où je me demandais constamment: "Est-ce moi qui pense ceci ou est-ce ce que Krishnamurti en dit?". Puis j'ai compris que je devais guérir de cette maladie et que la seule façon de m'en défaire c'était encore de trouver une contradiction, ne fût-ce qu'une seule, dans tous ses discours: si j'y arrivais je verrais alors en lui un homme comme les autres, capable de se contredire; et je serais libéré de son emprise. Et heureusement en cherchant bien j'ai trouvé une telle contradiction, ce me semble. Ce qui ne veut pas dire, Swamiji, que je rejette aujourd'hui tout ce que dit Krishnamurti. Je le lis autrement, c'est tout. Voulez-vous que je vous dise comment...

-Allez-y, allez-y, coupa-t-il, l'air agacé.

            -Et bien voilà où je vois une importante contradiction. Il faut considérer différents points. Un: dans ses discours Krishnamurti parle souvent de "faits". Il aide les gens à voir des "faits". Ses discours sont peuplés de "faits". Par exemple le "fait" que l'humanité souffre, le "fait" que l'être humain est violent, le "fait" que les religions organisées séparent les hommes plutôt qu'elles ne les unissent, le fait que "l'homme qui dit qu'il sait ne sait pas car la vérité est une chose vivante". Ce dernier fait est une belle pensée, j'en conviens, mais un peu courte, même quand on la restitue dans son contexte, une pensée qui balaie d'une pichenette trois millénaires d'une culture qui...

-... qui en pointant du doigt l'ignorance comme cause première de la souffrance, érige le savoir en voie royale du salut, martela Swamiji. Sur ce point je suis bien d'accord avec vous, les choses ne sont pas aussi simples.

-Sans compter, Swamiji, que Krishnamurti en prétendant ne pas ignorer le caractère fluctuant de la vérité, se pose en quelque sorte en personne qui sait et donc se condamne lui-même à faire partie des ignorants. Mais je reviens à ma démonstration. Deuxième point, donc: tout ceci est en contradiction avec cette autre idée émise par lui que la pensée est un processus matériel issu d'un cerveau humain limité puisque nos expériences elles-mêmes sont limitées. En effet si notre cerveau est limité, il faut bien admettre qu'il ne peut voir un "fait", celui-ci, par définition, ne pouvant être mis en doute. Et enfin le troisième point, Swamiji: bien sûr Krishnamurti pourrait prétendre que pour l'une ou l'autre raison il a autorité, lui, pour établir des "faits", mais comme il s'y refuse, la contradiction demeure.

-Oui, c'est lui-même qui a dit maintes fois "l'orateur n'est pas une autorité".

-Ce qui est un autre fait, soit dit en passant. De la part d'un cerveau limité, reconnaissant le caractère provisoire de la vérité, et ne se déclarant pas au dessus du lot, cela fait beaucoup de certitudes... Je viens de lire que Ramana Maharshi semblait être nettement moins emballé par les faits. Il leur accordait très peu d'importance et était beaucoup plus serein. Il pensait que l'important était d'abord de se connaître soi-même et qu'avant d'y être arrivé il était tout à fait vain de vouloir juger le monde.

-Pour lui c'était d'ailleurs la même chose, renchérit Swamiji. La non-dualité c'est cela...

-Il pensait comme vous, Swamiji, que tout est mental et donc que pour que ces "faits" ne se reproduisent plus il était inutile de s'indigner. Par contre il pensait qu'il était primordial de réaliser que ce qui nous indignait chez les autres ou dans le monde aurait plutôt dû nous indigner chez nous-mêmes. C'est notre égoïsme qui est la cause de tout ce chaos, pas celui du voisin!

-C'est vrai, admit Swamiji, tout content que mes propos se terminent sur une note plus conforme à la tradition, il savait, comme tous nos sages du passé d'ailleurs, que la seule solution est dans la connaissance de soi et non pas dans une critique facile qui nous donne bonne conscience et nous empêche de nous voir tels que nous sommes. Changeons-nous nous-mêmes d'abord, je vous l'ai dit quand vous êtes venu me voir la première fois. » […]

 

** : Ramana Maharshi qui ne suivait pas la même voie (marga) que Gandhiji et qui, tout en le respectant au plus haut point, pensait lui qu'il fallait d'abord "prendre soin de soi" et que "le reste" suivrait naturellement. (Talks with Sri Ramana Maharshi, dialogue du 28 septembre 1938)

 

*** : « Il n’y a pas de faits, il n’y a que des interprétations. »

(Friedrich Nietzsche, Fragments posthumes, fin 1886-1887)

 

P. S. : Dans le billet du 13 juin 2016 il était question de vanité.

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À propos
Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après ... silence.
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