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MEDITER faute de mieux

FULGURANCES D’APRÈS SILENCE

fulgurance

Je me souviens de mes séjours dans un ashram au bord du Gange. Il y avait un robinet en face de mon kutia (sorte de bungalow sans confort). Descendant en razzia de la jungle pour trouver de la nourriture des singes rhésus avaient parfois l’idée de s’y abreuver. Je les observais souvent depuis ma terrasse après avoir fermé la porte de mon kutia de peur qu’ils ne viennent y voler des bananes. Un jour, j’eus une révélation. Moi qui lisais Adi Shankaracharya et Ramana Maharshi et tentais de « voir » pourquoi, selon eux, ce monde est illusoire, j’en eu la lumineuse explication en regardant ces singes intelligents. Voici ce que j’écrivis à l’époque dans le carnet où je notais mes fulgurances :

 

« Le singe peut ouvrir le robinet. Mais il ne peut le refermer, la prévoyance lui étant inconnue. Même si l'eau était rare et qu'il le savait, il ne fermerait pas le robinet. Il ne peut prévoir car le temps n'existe pas. Pour lui. Pour lui ou en réalité ?

Est-ce parce qu’un concept nous est utile (et celui-ci, le temps, nous l’est, et nous rend ainsi en quelque sorte supérieur aux autres espèces, un avantage dont nous abusons éhontément, dit en passant) qu’il est pertinent ? On n’a pas assez réfléchi à cette question.

Sans (trop) en appeler à cette philosophie hindoue de la non-dualité selon laquelle tout est illusoire (maya) sauf la réalité ultime (Brahman, dont rien ne peut être dit), le méditant, plus que celui qui ne réfléchit pas au sens de la vie (par manque de temps – toujours lui, ici réintroduit avec un clin d’œil), ne peut que s’interroger à chacune de ses respirations sur cette pertinence de donner au temps une existence. La respiration suivante existe-t-elle parce qu’il jouit de celle-ci ? Est-elle inéluctable ou la programme-t-il pour lui donner une vie qui sans la présupposition qu’elle existera, serait douteuse, pour le moins ?

Tout cela me rappelle ce que m’avait répondu l’année dernière (en 1985) Swami Girdjananda, le meilleur ami de la sagesse que j’aie rencontré en Inde, ce moine retiré dans son kutia en amont d’Uttarkashi, qui à ma toute première question*: « Swamiji, quelle est votre vision (l’hindou voit, les civilisations judéo-chrétienne et musulmane, elles, entendent**) du monde ? », m’avait dit trois mots avec une impressionnante solennité, embrassant du regard et de ses bras ouverts le Gange et les champs de seigle derrière nous, trois mots que je n’oublierai jamais et qui résonnent encore en moi comme si c’était hier: « Everything is mind! » (Tout est mental.) Il semblait heureux de dire cela et seulement cela, comme s’il avait enfin compris, en l’exprimant, ce qu’il savait déjà, et moi, dans l’instant, j’eus clairement conscience d’avoir vécu là un des moments les plus forts de ma vie. Un moment où prakrti (le monde physique) effleurait Purusha (l'Esprit).

Tout est mental, oui tout, et le temps, et même le robinet de l’ashram qui n’existait plus pour le singe dès l’instant où il s’y était abreuvé. Shankar l'ancien et Swamiji savaient. Et le singe aussi. Et moi, en les réunissant dans cette fulgurance, je n’étais pas très loin de les avoir rejoints. »

 

 

 

 

* : A chaque homme sage que je rencontrais en Inde, ce pays de la philosophie, je demandais avant toute chose de m’expliquer 1) sa conception du monde manifesté et 2) comment il voyait la consubstantialité de la vie et de la souffrance – et cela bien entendu avec sincérité et donc en dehors de toute référence livresque dont je n’avais que faire. 

** : Voyez ce billet: http://fautedemieux.over-blog.com/article-19108985.html

P.S.: Dans le billet du 12 juillet 2014 il était question de lucidité.

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À propos

Marc

Photographe, écrivain, sophrologue et enseignant de raja yoga, j’ai bourlingué des années en Asie et vécu longtemps dans des ashrams indiens. Lecteur de toutes les philosophies et amoureux de tous les silences, je vous livre ici mes fulgurances d’après silence.
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